On était à
Les escales de Saint-Nazaire : un bivouac planétaire

Depuis plus de 20 ans, le port de Saint­-Nazaire accueille un festival convivial, populaire, ouvert sur le monde et ses musiques. Deux soirées mettaient à l’honneur la Turquie et sa capitale Istanbul, loin des clichés des tubes planétaires. Un rassemblement coloré avec le plaisir de s’enivrer dans des identités sonores pleines de surprises.

Jour 1. 18h20, amarage à Saint-Nazaire

On peut douter du choix d'établir le site d’un festival dans la zone portuaire, son décor industriel et ses blockhaus. Pour celui qui a déjà parcouru le chemin qui mène aux Escales, il y a cependant la joie anticipée de retrouver un lieu étrangement adapté à ce qui va se déployer pendant deux soirs. Enclavé, au bord de l'eau, dans un espace à la fois large et circonscrit, on entre vraiment dans un petit monde à part entière, dans une bulle ouverte aux cultures du monde.

18h40, découverte des alentours

L'aménagement soigné et propice au voyage n'est pas en reste cette année non plus, et nous déambulons avec plaisir à la découverte des couleurs turques données aux scènes et divers lieux emblématiques du festival. Pour l'heure, aucun concert n'a commencé et la foule n'est pas encore là. Sous un beau soleil il est plaisant d'arpenter les allées garnies par les innombrables stands de restauration et boissons traditionnellement tenus par de nombreuses associations des environs. Face à la mer, le café de Mireille et ses parages proposent un vrai lieu accueillant et convivial où se poser entre deux scènes.

19h15, Kardes Türküler pour les premières notes

Les premiers à partager leurs musiques sont les membres du collectif Kardes Türküler (« chants fraternels », photo), qui a la particularité de proposer des chants issus des différentes composantes de la société turque (kurde, turque, arménienne...). Sur le visage de quelques femmes des premiers rangs se lit la joie émue, voire la fierté, d'entendre ici sa langue chantée et mise à l'honneur. Et c'est bon, très bon même. D'emblée, nous pressentons la venue d'une frustration éprouvée chaque année ici, qui tient au chevauchement des concerts, quasiment tous d'une rare qualité. On sait qu'on va devoir partir pour ne pas rater des choses qu'on s'est interdit de rater, mais on quitte un groupe bien trop tôt, tant la découverte est belle et réclame un temps d'immersion plus long.

19h30, méharée montante et blues tamasheq

Oui, mais il y a Tinariwen (photo). Délaissant les grandes arches métalliques de la scène de l'Estuaire, nous filons à celle du Port. Les plus éminents porte-­paroles musicaux de l'Azawad y sont naturellement très attendus, même à cette heure précoce. Ils débarquent avec calme et force, prenant possession des lieux pour un voyage envoûtant. Les rythmes et mélodies cycliques déploient un chant puissant, porté par les voix, les guitares et les percussions. Une puissance qui sait prendre son temps.

20h02, navigation intérieure

A destination de l'espace intérieur des Escales et, plus précisément, de la plus petite et intimiste des cinq scènes du festival, nous découvrons un hall chaleureux qui vous accueille avec les senteurs des cuisines du monde. Plats, boissons, mais aussi artisanat, disques, vêtements, livres... Le lieu central abrite traditionnellement les concerts qui s'accommodent le moins du gros son et donnent à entendre, en toute proximité avec les artistes, de beaux moments à l'abri des murs d'enceinte surboostés.

20h12, court aperçu du rock échevelé de Derdiyoklar Ikilisi

Nourri au rock psychédélique turc des années 1970, Derdiyoklar Ikilisi (photo) et son emblématique saz à trois manches dispense une musique énergique et débridée, débordante d'idées et d'envies, à l'image de l'époque dont elle est issue et qui connaît un regain d'intérêt phénoménal. Pour autant, le court aperçu dont nous aurons bénéficié nous a paru parfois daté, justement, un brin engoncé dans sa période. Sans doute aurait­-ill fallu rester plus longtemps pour en découvrir davantage.

20h40, la bonne soupe soul de l'Oncle Ben

Quel changement de style ! Avec la première grosse affiche grand public de la soirée, Ben l'Oncle Soul (photo), nous retrouvons la spécificité de la scène « parc ­expo » : la démesure, pourtant si commune dans d'autres festivals. Et là, force est de constater que le festival est victime de son succès. Le public est toujours plus nombreux, notamment attiré par des figures consensuelles et une politique tarifaire exemplaire des Escales, qui permet de conserver son aspect vraiment populaire à un événement dans la ville. Pour le concert, disons que comme tous ceux qui auront lieu ici ce week­end, la foule est dense, énorme, fervente. Servi par des musiciens impeccables de groove soul estampillé années 1960 de belle facture (les Monophonics de San Francisco), Ben l'Oncle Soul offre au public une célébration joyeuse et énergique de cette musique. Un peu trop variété quand même, malgré une belle voix et une vraie présence sur scène. La lassitude de ces formules bien huillées se fait sentir.

21h12, pause au bar

La pause s’impose. Seule la petite scène DJ à l’écart est en marche pendant les concerts de la grande scène. La déco est toujours originale. Un petit tour pour un mix made Istanbul et nous filons au bar. Ambiance décontractée et familiale, soir d'été portuaire aux couleurs turques, pause à l'abri du son massif dans l'air nocturne et les lumières chaudes.

21h30, Winston McAnuff & Fixi trop facile

On ne se fait pas de vieux os. Nous délaissons cette parenthèse de calme relatif pour nous intéresser à la scène du Port. Winston McAnuff et Fixi (photo) y officient, là aussi devant une foule compacte et enthousiaste. Déjà vus au festival du Grand Soufflet à Rennes, les deux bonhommes et leurs acolytes nous donnent la même impression de gâcher un beau potentiel avec une recette à la facilité outrancière. Bon, ceci dit, ça marche du feu de Dieu. Mais la voix, la présence de McAnuff et le potentiel de la formule auraient sans doute mérité de ne pas autant sacrifier à l'efficacité à peu de frais. On imagine que le succès remporté ici sera le même le lendemain au festival du Bout du Monde.

22h06, la folie colombienne des Meridian Brothers

A mi chemin de la soirée, il fallait choisir entre deux formations assez barrées, sur le papier au moins. D'abord les Colombiens de Meridian Brothers (photo). Grosse machine à danser sans pour autant donner dans le PoumPoum fastoche, tout en déhanchements, la musique d'Eblis Alvarez apparaît complètement affranchie, en roue libre. Sons de synthés joyeusement foutraques et baveux, rythmiques impeccables et sophistiquées, cela partait vers un bon moment de générosité débraillée. On choisit tout de même d’aller voir ailleurs, on ne sera pas déçu.

22h20, Congopunq, prends ta claque

Oubliez tout ce qui vous a été dit sur le côté intimiste et posé de la scène centrale. La beauté des moments partagés, la sensibilité ostensible des artistes, tout ça. Comment décrire ce Congopunq (photo) ? L'infernal duo formé par le batteur Cyril Atef (Bumcello, M...) et le performeur Dr Kong est probablement le moment le plus fou de cette première soirée. Devant un public enflammé, délirant, dansant, le sourire jusqu'aux oreilles, les deux gus offrent un show imparable, improbable, incompréhensible, décalé, poétique, participatif, festif, tonitruant... Avec quelques jolies compositions, mine de rien et sans la ramener, sous des dehors de faire n'importe quoi, un set impressionnant et jouissif qui valait à lui seul le déplacement jusqu'au port.

23h15, Boooootsy !

Il y a quelques années, nous avions déjà eu la chance de voir la troupe de Funkadelic, George Clinton et son Mothership. Accueillir cette année Bootsy Collins (photo) avait de quoi faire frétiller tous les amateurs de gros funk. Servi par un équipage en tenue de cosmonaute dont tous les membres sont impressionnants de maîtrise, le show du plus fou des bassistes à lunettes a embarqué tout le monde dans l'univers délirant, groovy et joyeux du P­Funk. Impossible de ne pas danser, impossible de ne pas sourire aux facéties scéniques et vocales. Un trop gros son, peut­-être. Et, là encore, trop de monde, ce qui écrasait un peu l'énergie collective. Mention spéciale à la reprise de Bobby Womack, dont l'ombre tutélaire planait par moments sur le festival.

00h20, Baba Zula en fusion

Alors que la programmation du premier soir s'acheminait vers sa dernière ligne droite, il restait au moins un truc à ne pas rater : la venue de Baba Zula (photo). Ce groupe, icône de la scène fusion d'Istanbul, bouscule les genres, brassant dub, musique traditionnelle et rock bien troussé à tendance psyché. Baba Zula est à la hauteur des attentes, haut en couleurs, cohérent, souvent envoûtant. Avec des références au mouvement de contestation populaire qui a émergé en 2013, le groupe s'est montré en prise avec la conscience politique et culturelle de la société turque. Et quelle réussite d'une rare beauté, cette association avec le chorégraphe contemporain Ziya Azazi, et son travail sur les danses des derviches tourneurs. Un grand moment.

01h25, From Jupiter to Murat Meriç ...

Comment terminer ce premier soir d'escale ? Baguenaudant un moment auprès du dernier concert de la scène Estuaire, qui accueillait le groove obsédant et trépidant de la machine congolaise Jupiter & Okwess international (photo) nous sommes retournés au Bosphore club. Là, les DJ ont fait danser ou accompagné les discussions, sonnant en douceur le terme d'une soirée pleine de promesses tenues et donnant envie d'y retourner vite.

Jour 2. 19h45, accueil virtuose et swingant

Retour au port, en ce samedi annoncé pluvieux qui s'avérera finalement radieux toute la soirée. Arrivés un brin plus tard que la veille, nous découvrons une foule déjà très dense autour du concert d'Ayo. Trop de monde, tant pis. Renonçant à nous approcher plus près, nous filons sans états d'âme à la scène Estuaire ou le clarinettiste Hüsnü Selendirici (photo) dispensait une musique mûrie au swing des balkans, virtuose, généreuse, virevoltante. Belle entrée en matière.

20h32, les fantaisies latines de Mme Ringer

C'est en ce second soir que devait jouer, sur la grosse scène parc­-expo, l'immense Bobby Womack. Une fête qui n'aura pas lieu, remplacée par la programmation du nouveau projet de Catherine Ringer, Plazia Francia (photo). Outre la joie de retrouver la dame sur scène, il était légitime de se demander si son immersion dans l'univers du tango allait se révéler concluante. Accompagnée de ses comparses du Gotan Project, la chanteuse réussit à insuffler sa personnalité dans ce registre très codifié et à créer des espaces nouveaux, un brin électro, un tantinet pop par moments. Un moment élégant qui lui ressemblait, devant un public très nombreux. Même en s'exprimant dans une langue que son public ne saisissait pas forcément, il était décidément possible d'amener celui-­ci à s'intéresser à un univers musical à part entière.

21h45, Guillaume Perret ou la puissance de feu d'un funk métal en fusion

Dans un registre beaucoup plus rentre dedans mais pas moins charmeur, a débarqué sur la scène du Port le gang furieux du saxophoniste Guillaume Perret (photo). Son massif, rythmiques concassées, le tout empruntant autant au métal qu'au funk, le beau gosse et ses acolytes ont embrasé la scène. Tellurique, en fusion constante, la musique de cet Electric Epic a développé une identité protéiforme, qui se réinvente perpétuellement, sans qu'on sache toujours qui joue quoi, avec une puissance organique qu'il est difficile de ne pas aimer.

22h07, la grâce en suspens des confluents improbables

Ce moment de la soirée était abominable. En effet, il nécessitait de trancher entre trois démarches artistiques alléchantes jouant en même temps sur des scènes différentes. Délaissant Guillaume Perret, nous sommes allés à la rencontre de Deltas (photo), un concert nécessairement précieux. Ce projet du guitariste Vincent Erdeven (Zenzile) et du violoniste Richard Bourreau (Lo'Jo) accueillait en outre le chanteur marseillais Sam Karpiena (Dupain, Forabandit). Voir notamment ces deux derniers partager une scène était une opportunité inespérée et excitante. La magie a opéré. Ceux qui étaient là pourront en témoigner. La mandole convolant avec la kora, les circonvolutions tantôt blues tantôt mandingues de la guitare, le violon au confluent de tellement d'influences (africaine, tzigane, classique, jazz...). Un vrai moment de grâce, de beauté pure, en suspension, devant un public attentif et complètement emmené. Petit détour de dernière minute pour malgré tout avoir un aperçu du concert de Bushy One String. Une voix, une corde, et une belle présence devant une foule manifestement séduite

23h10, Kpakuka nation à Saint­-Nazaire

Au coeur de la soirée, le concert de la scène parc-­expo s'annonçait...compact. Il était difficile d'apercevoir Keziah Jones (photo) autrement que sur l'écran géant et de savourer pleinement l'instant. Mais le son était bon, et le show l'a été tout autant. Pas toujours très à l'aise ou communicatif, le guitariste a néanmoins balancé un set assez impeccable, servi par des musiciens en forme d'artillerie lourde. Nettement plus convaincant qu'il y a quelques années sur scène, le nigérian a offert une musique très personnelle, brassant le funk, les musiques africaines contemporaines, le blues et la soul, avec la simplicité apparente des vrais virtuoses. On a ensuite pu croiser le bonhomme se promenant dans les allées du festival, curieux des concerts et de l'ambiance.

00h00 Kadebostany, l'empire méconnu du groove

La vraie grosse claque qui a suivi ne devait pas beaucoup au musiques du monde. Sous les atours de la fanfare nationale du Kadebostany (photo) pays imaginaire niché entre Italie, Suisse et Turquie, débarque un groupe complètement ahurissant de présence scénique. Cuivres, basse, samples et une chanteuse comme on en voit rarement, qui emmène tout sur son passage et vous happe dans un cyclone débridé. Une voix phénoménale, une présence de fou, une énergie volcanique, Amina laisse peu de place à la tergiversation. Du reste, au­delà de l'identité visuelle soignée, la formule musicale de Kadebostany, une électro pop survitaminée, est confondante d'efficacité. Un concert implacable et excitant, qui enfonce le clou d'une soirée ébouriffée.

00h45, promenade portuaire

Concert terminé, un peu de calme n'était pas malvenu. Malgré l'énorme foule désormais épandue sur tous les recoins du site, on trouve encore en cette dernière partie de soirée des endroits à peu près paisibles. L'ambiance des Escales est de toute façon assez propice à tout ça, décontractée, tranquillement festive et la proximité des eaux du port a quelque chose d'apaisant.

01h03, Istanbul sessions pour fin d’escale

Dernier concert placé sous le signe de la prolifique scène d'Istanbul, le set du saxophoniste Ilhan Ersahin (photo) est à l'image de cette société turque, brassée de multiples cultures, traversée par des courants contemporains parfois contradictoires mais enrichissants, stimulants. Musique cosmopolite, le jazz envoûtant de ces Istanbul Sessions clôturait magnifiquement cette édition des Escales. Un peu avant 2h, il est temps de partir, dépités de rater une jam session entre Ilhan Ersahin et Guillaume Perret. Une dernière promenande dans les allées de ce monde ephémère et nocture aux accents du Bosphore.

Côté concert

La claque
Congopunq, improbable performance jouissive.

Les bêtes de scène
Kadebostany, la Suisse comme on ne l'avait pas aimée depuis les Young Gods.

Les découvertes
Baba Zula et Kardes Türküler, identités multi-culturelles de la Turquie

Le coup de coeur
Deltas, son bel unisson des cultures en rencontre.

La valeur sûre
Tinariwen, toujours impérial et envoûtant.

Côté festival

On a aimé :

- le caractère populaire d'un festival hérité des Fêtes de la Mer, avec l'investissement associatif et des tarifs très accessibles
- la programmation époustouflante de richesse, d'ouverture, d'attractivité et d'exigeance
- l'organisation bien huilée
- l'aménagement du site qui fait place à la convivialité et au dépaysement
- l'ambiance tranquille et festive à la fois.

On a moins aimé :

- le chevauchement des concerts qui impose soit d'admettre de rater des artistes intéressants, soit de picorer d'une scène à l'autre
- la surpopulation inévitable à certains moments de la soirée.

Conclusion

Cette édition des Escales était un enchantement, qu'on ait aimé ou pas découvrir la musique turque. Equilibrée, riche voire foisonnante, la programmation a tenu toutes ses promesses. Difficile d'envisager ce que sera l'édition 2015, mais l'excitation est d'ores et déjà là. Le voyage était si envoûtant qu'on veut déjà revenir au port pour le prochain embarquement.

Récit et photos de Matthieu Lebreton