Les métiers des festivals
Chargé de production, celui qui a un oeil sur tout

Gérer les besoins matériels et humains et savoir penser à tout pour optimiser le séjour du festivalier lors de son édition, la production touche à l’ensemble de ce qui gravite autour des concerts et implique une expérience complète en terme de missions. Des points de restauration aux stands d’animation, des contrats des artistes aux besoins logistiques, voici le métier du chargé de production. 

Lorsque l’on se réfère à cette grande invention du XVIIe siècle qu'est le dictionnaire, le chargé de production est “celui qui gère, organise et prévoit les besoins logistiques, financiers et humains nécessaires à la réalisation d’un projet audiovisuel”. Mais alors, c’est quoi tout ça ? Par projet audiovisuel, le chargé de production n’est donc pas affilié seulement à l’univers des festivals : on en trouve dans le monde du spectacle, théâtre, cirque, cinéma voire dans l’artisanat. Avec l’aide de nos quatre chargés de production en festival de musiques actuelles, nous avons voulu comprendre les différentes étapes qui longent ce métier à plein temps. Zoom sur une profession aux multiples facettes.

La production, une spécialité qui chevauche différents secteurs  

Le festival est une machine. Indépendante, subventionnée, petite ou colossale, son but reste le même : faire vivre sur quelques jours une expérience humaine, artistique et de qualité. C’est en ce sens qu’intervient le chargé de production. Mais si la partie visible de l’iceberg émerge sur une période de quelques jours seulement, la phase de préparation est un travail de longue haleine.


Anaïs Da Silva, chargée de production aux Déferlantes 

A l’année, le chargé de production est celui qui gère secteurs administratifs, budgétaires, logistiques et pour certains, les secteurs de communication, l’engagement du personnel et des bénévoles, la rédaction de leurs feuilles de route, et les contrats pour les artistes ainsi que les hébergements (campings à disposition des festivaliers, chambre pour les groupes de musique...). Pour Anaïs Da Silva, titulaire d’une formation générale en administration et devenue chargée de production aux Déferlantes “le gros travail commence environ six mois avant le festival. C’est étalé entre septembre et la fin du démontage en juillet. On commence l’année par faire des bilans, notamment sur l’édition précédente, pour voir ce qui a fonctionné ou pas, et ensuite on se remet sur le chantier, du recrutement au contrat des artistes, à leur accueil, etc.”

Selon Eva Nouaille, qui est passée du pôle communication au métier de chargée de production sur le festival Printemps de Bourges, ce métier fonctionne “par secteur, entre communication, technique, artistique et commercial. Pour ma part, j’ai un rôle de coordination entre tous ces pôles-là.”  Tandis que le directeur artistique se focalise sur le choix de la programmation des artistes, le chargé de production se concentre sur tout ce qui régit la vie quotidienne d’un festival. Comme l’explique Camille Gueboub, chargée de production du festival Belle Île en Air, engagée bénévolement au départ et devenue chargée de production grâce à ses multiples expériences, son rôle est de “prévoir tout ce dont on va avoir besoin sur le festival, que ce soit la restauration et le bar, mais aussi beaucoup de production artistique en centralisant les demandes techniques et d’autres.” S’occuper du bar et de la restauration ne fait pas partie des missions officielles du chargé de production, mais sur le Festival Belle Île On Air, Camille endosse ce rôle en plus des autres. Même si l’essence du métier reste globalement la même, il est donc important de comprendre que le chargé de production à un rôle multidisciplinaire dont les tâches varient selon les structures.

Pour Pierre Hivert, chargé de production et directeur de l’association du festival Décibulles, il est aussi question de s’occuper des tâches moins évidentes de la vie quotidienne : “En septembre on fait un bilan afin d’envisager les pics d’évolution, notamment grâce aux retours des festivaliers. Par exemple pour les toilettes, si le public se plaint du peu de nombres de toilettes, le but durant l’année sera de doubler le volume pour l’édition d’après, comme pour les toilettes sèches, on se met en lien avec l’équipe environnement qui travaillera avec nous pour qu’on en ait”. Les demandes peuvent aussi concerner la restauration sur place, les moyens de transport en direction des campings, ou encore l’emplacement des scènes pour éviter qu’elles soient côte à côte ou à contre jour.

Parmi les contraintes techniques, le chargé de production s’occupe aussi des coûts qu’engendre le festival et doit établir des budgets en conséquence. Comme l’affirme Eva Nouaille, pour le Printemps de Bourges “il y a toute la dimension du suivi du budget qui est une grosse partie impliquant d’être au courant de tout ce qu’il se passe pour créer un budget global financier.” Après coup, elle se penchera sur les questions de “système d’accréditations, qui est aussi un gros morceau de ce poste.” En festivals, des lieux de rencontres sont organisés pour journalistes et professionnels de la musique. Agrandir son réseau et son carnet d’adresse, créer des partenariats, avoir une bonne presse pour ramener plus de festivaliers et pouvoir payer les artistes, c’est pour toutes ces raisons que les accréditations (attestations délivrées par la structure vous reconnaissant formellement comme professionnel le jour de l’exploitation) jouent un rôle essentiel. Le chargé de production doit donc parfois s’occuper aussi de la coordination de ce pôle, de la plateforme informatique pour les demandes d’accréditation, du tri entre toutes et enfin, des badges pro à remettre le jour de l’évènement...

Et le Jour J tout doit être minutieusement préparé, car dans l’urgence des problèmes de dernière minute, le travail mâché au préalable est une béquille sur laquelle se reposer...un petit peu.

Le nerf de la guerre  


Boby Allin, photographie pour les Déferlantes 

Les besoins humains et matériels sont à disposition, les prestataires et partenaires sont satisfaits, les budgets sont respectés, les différentes équipes sont à leur poste et attendent patiemment les festivaliers. Mais maintenant que les portes du paradis sont ouvertes, il faut superviser et faire en sorte de gérer l’imprévisible.

En effet, une fois que la phase préparatoire est bouclée, le chargé de production lui, n’est qu’au début d’un long périple jonché d’autant de stress que d’excitation. Car c’est maintenant que l’on entre dans le vif du sujet et que l’effervescence de l'événement emporte avec lui tous les problèmes de routine auxquelles il faut remédier. Pour Pierre Hivert “ Au moment de l’ouverture du festival je suis en relation avec le régisseur des scènes, et je dois aussi m’occuper de l'accueil des artistes.”. Si le chargé de production s’occupe de gérer l'accueil des artistes, c’est dans un rapport de gestionnaire : dans ces missions celui-ci va créer des plannings à distribuer aux équipes : celles chargées des “runs” par exemple. Un “run” de l’anglais “faire une course” désigne le fait d’aller chercher les artistes et de les emmener sur le site le jour de l’évènement. Généralement en concert la vieille dans d’autres villes, c’est souvent à la gare ou à l’aéroport que sont donnés les points de rendez-vous. Mais l’accueil des artistes n’est jamais chose de tout repos et souvent, les vedettes donnent autant de fil à retordre aux organisateurs et à l’attaché de production que les problèmes techniques sur place. Et cette phase entre l’arrivée des artistes et la gestion de leurs plannings est souvent entrecoupée par les problèmes parasites qui parsèment l’évènement. Comme le rajoute Pierre “Je peux être appelé sur le talkie pour plusieurs problèmes, que ce soit la restauration, un problème de stock, un manque d’effectifs au niveau des bénévoles, des mésententes…” Dans ces moments là, le chargé de production prend le rôle de meneur de jeu, relègue les tâches qu'il ne peut effectuer et supervise le tout. Idem du côté d’Eva du Printemps de Bourges qui ajoute à ce planning d’intenses réunions. “Nos journées commencent par deux réunions, une avec le service d’Etat, dont la préfecture et la gendarmerie afin de gérer l’accueil et la sécurité du public. Ensuite une autre réunion avec les équipes s'occupant de l'accueil des journalistes. Puis on fait un point sur l’organisation qu’on peut corriger sur place au dernier moment. Ensuite je regarde les entrées de notre plus grande salle, pour contrôler le bon fonctionnement vu que la sécurité est un point sensible.” Du côté des Déferlantes, Anaïs s’occupe en plus, des équipes techniques et des bénévoles “et puis je fais toujours un petit tour sur le festival pour vérifier que tout est ok sur le site.” Pour Anaïs, Pierre, Camille et Eva, passé 22h, tous “essayent de profiter un peu des concerts.”

On fait le bilan, calmement.

Après avoir passé une année à toute épreuve, ressenti l’effervescence des derniers jours de préparation, et être allé au front pour le plus grand bonheur des festivaliers, l’heure du bilan est arrivée.


Camille Gueboub, chargée de production à Belle Ile On Air 

Pour Belle Île On Air, celui-ci nécessite tout d’abord une évaluation de l’impact du festival au niveau environnemental : “Le bilan de production apparaît plus dans un rapport d’activité. Une fois que le festival est complètement démonté, en terme de prod, c’est fini. Après il y’a toute la partie archivage avec un bilan financier et moral, ainsi que l’impact de l’événement sur le territoire.” nous explique Camille Gueboub. En effet, conscients des séquelles qu’un festival engendre sur l’écologie, de plus en plus de structures s’accordent à devenir éco-responsables, à optimiser le tri des déchets et même à revégétaliser certains lieux en oeuvrant pour le développement durable. Selon Pierre “le jour où l'événement s’arrête, on doit rendre le terrain comme il était. Faire un bon festival c’est pouvoir être respectueux de l’environnement et pouvoir s’adapter au lieu.”

Ensuite, les bilans se focalisent sur le déroulé de chaque service et secteur, “sur la coordination des équipes recrutées, le site technique, l’accueil artiste et pro, les équipes en elles-mêmes et la gestion des bénévoles…” Le bilan sert à évaluer les exigences du métier et à les améliorer pour les éditions prochaines. L’exploitation d’un festival étant court, cela implique “de devoir penser à tout. Quand on prend la décision d’un changement majeur il faut penser à toutes les conséquences techniques, financières et humaines, et c’est pour moi une grande difficulté que j’essaye de travailler un peu plus chaque année” nous signale Pierre. Pour Camille ce sont “les contraintes de planning” qui sont la grande difficulté du métier. Chaque année, le planning doit être rodé au maximum pour pouvoir gérer au mieux les problèmes dans le stress de l’évènement. Tout doit être carré. “Quand un partenaire doit faire une activité sur le festival, ce qui nécessite une plage horaire et un lieu par exemple, on doit s’adapter à la fois à notre planning à nous et au planning de chacun, des artistes, des lieux de conférences, des autres prestataires. Et ça s'avère souvent très compliqué.”

Le chargé de production en festival est donc un métier qui demande un énorme travail préparatoire, porté par l’énergie et la ferveur de l’évènement le jour j, et dont le bilan est déterminant pour son bon developpement. Métier pour les véritables passionnés, le chargé de production se doit d'avoir des compétences un peu de partout, d'être polyvalent, logique et d'avoir du bon sens. Il est aussi un métier enrichissant par la diversité des missions qu’il implique et par ses rencontres avec des gens de tous milieux, artistes et festivaliers de toutes générations.

Quelles évolutions pour le chargé de production ?


Pierre Hivert, chargé de production à Décibulles 

Le festival se réinvente au même rythme que la société se modifie. Selon Pierre Hivert “Les festivaliers sont de plus en plus en demande de qualité. Avant une scène, un stand et un camping suffisait. Maintenant les gens sont plus exigeants en terme de proposition artistique mais aussi au niveau de tout ce qui entoure le festival comme la restauration et les infrastructures.” Même si le nombre de festivaliers augmente un peu plus chaque année sur les festivals, les exigences gonflent et chacun tente de se mettre au niveau de ces nouvelles nécessités (WIFI, point de recharge…). Les festivaliers sont désormais en recherche de facilité et d’immédiateté, et le but pour le chargé de production est de créer autant de moyens pour simplifier la vie du festivalier lors de ces quelques jours de festivités. Même chose du côté de la question du paiement, qui a été pendant très longtemps le gros point noir des festivals. Pas de borne de retrait sur les sites et obligation de prévoir un budget en cash le jour de l’exploitation, engendrant de la frustration de la part des festivaliers et une limitation de consommation de la part du festival. Pour Eva de Nouaille “les évolutions sont de l’ordre technologique, c’est sûr. Que ce soit au niveau du contrôle d’accès et du cashless.” L’autre grande évolution du métier de chargé de production qui se constate sur toutes les structures culturelles, est l’investissement des moyens de sécurité. Il est vrai que les attentats ont jeté un froid pour les acteurs de l’industrie musicale, et même si les festivaliers redoublent d’année en année en prônant la culture comme arme contre les détracteurs, il est néanmoins nécessaire de les sécuriser un maximum. Pour Camille Gueboub et son festival sur l’île de Belle-Ile-en-Mer “Cela implique par exemple, de faire venir des barrières du continent qui nous coûtent 2000 euros de transport. C’est un budget, et ces nouveaux soucis nécessitent d’être anticipés bien avant.”

Camille Gueboub qui a “commencé à faire ce métier sans vraiment savoir ce que c’était” réfléchit aujourd'hui de manière concise et efficace pour répondre aux demandes de son travail. “Nous n’avions pas réellement défini les professions à l’époque. On a donc fait des fiches de postes précises au fil des années et maintenant chaque personne à un rôle déterminé.” Le métier de chargé de production marche au même rythme que les besoins sociétaux et est en perpétuelle évolution. Les missions se renouvellent d’année en année à mesure que les demandes grossissent et évoluent. En soi, le chargé de production ne s’ennuie jamais : c’est un métier transversal et imprévisible, où il n'est pas possible de se reposer sur ces acquis, et c’est sûrement ce qui en fait sa plus grande force.

Crédit photo : Les Déferlantes, Décibulles, Belle Ile On Air, Boby Allin, Printemps de Bourges 
Interviews réalisées par : Romain Jumeau
Récit écrit par : Léa Mabilon