Les métiers des festivals
Directeur artistique, celui qui donne le ton du programme

Des têtes d’affiches que tu attends impatiemment comme ta paye à la fin du mois aux découvertes qui remplissent ta playlist à chaque édition, la programmation constitue le fer de lance d’un festival. Derrière ces noms d’artistes et ces line-up se cachent des directeurs artistiques qui, chaque année, concoctent un savoureux mélange musical au plus grand plaisir de plusieurs milliers de festivaliers dans l’Hexagone.

Si l'on se réfère à une définition classique du métier, le directeur artistique, ou programmateur, est l’âme créatrice d’une structure culturelle : salle de spectacle, label musical, radio, télévision, cinéma… Il définit les caractéristiques artistiques, choisit, coordonne et construit l’ensemble de l’offre culturelle qu’il s’agisse d’une programmation artistique saisonnière à créer et développer, d’artistes à produire ou de morceaux musicaux, émissions, films à diffuser (source : Apec).

De manière plus précise, en festival, l’essence du métier reste la même, mais peut varier selon les structures. Selon Ludovic Larbodie, directeur général et directeur artistique de Garorock, son travail consiste à « effectuer un remplissage et de trouver des artistes correspondant au mieux à la thématique du festival en se basant sur une programmation pop/rock/électro/hip-hop, tout en mélangeant les têtes d’affiche et les découvertes ». Une volonté d’éclectisme qui se retrouve à une autre échelle au festival Au Foin De La Rue, comme l’explique Maxime Leduc, s’occupant aussi bien de la programmation que de la régie générale : « L’idée c’est de construire une programmation sur 4 espaces scéniques avec des volumes différents et une réalité économique. C’est aussi important de mettre en avant des découvertes sur le devant de la scène, des groupes émergents ou des artistes que l’on aime bien et que l’on suit depuis plusieurs années ». De ce fait, le métier de directeur artistique nécessite d’être en veille constante sur l’actualité musicale et de saisir l’ADN du festival afin de construire une programmation cohérente avec son public. Créer un line-up, ça nécessite d’être ouvert d’esprit comme le souligne Denis Le Bas, directeur général et artistique du festival Jazz Sous les Pommiers : « Dans mes gènes, j’aime des choses très différentes, je ne suis pas enclin qu’au jazz, cette ouverture est assez naturelle pour moi, et ça se ressent sur la programmation, vu qu’il y’a des jazz, il y’a des publics, j’imagine donc un parcours aussi bien pour les confirmés que pour les néophytes».

Bien entendu, les programmations de festivals ne se créent pas en un claquement de doigt et nécessitent un long travail de préparation pour chaque édition. Nous avons questionné nos trois directeurs artistiques sur les différentes étapes à franchir dans leur métier au cours de la préparation d’un festival.

La programmation, un choix cornélien 

Les missions d’un directeur artistique sont plurielles en amont de l’édition qui arrive, en particulier la phase fatidique de choix des artistes qui seront invités à faire bouger des têtes l’été prochain, ce travail de prospection, Maxime d’Au Foin De La Rue le qualifie comme « un travail de collectage, ce n’est pas très sexy mais je remplis des cases dans un tableau avec une partie tête d’affiches, une partie groupes connus et une partie découvertes, je fais donc une photographie de la prochaine édition en faisant des choix, même si parfois c’est compliqué *rires* ». Ce travail de recherche passe avant tout par le live selon Denis le Bas de Jazz Sous les Pommiers : « Le premier critère pour la programmation c’est les concerts, c’est à dire voir les artistes sur scène, car même si un album est bon c’est le concert aura le dernier mot. Il y’a donc un repérage dans les festivals. J’en fais 5-6 à l’étranger et quelques-uns en France. Ces choix de programmations peuvent très bien aller d’un repérage, à un coup de coeur sur un disque. Au final, la musique prime ».

Au cours de cette préparation, plusieurs critères rentrent en jeu, la majorité du temps les artistes travaillent avec des tourneurs et des managers qui vont s’occuper de prendre contact avec les différentes exploitations en France afin de proposer une date. Une fois cette prise de contact faite et le créneau bloqué, s’engage alors le fameux terrain de jeu des offres entre bookeurs et tourneurs, le fameux cachet d’artiste. Dans la majorité des cas, Maxime rencontre le même schéma : « On propose des offres fermes aux agents qui va faire remonter aux managers, cette offre doit être bloquée. Je fais partir les premières offres à partir de novembre, mi-décembre, je m’adapte aussi selon l’offre concurrentielle ». Si l’essence de l’offre reste la même dans un festival comme Jazz Sous Les Pommiers, Denis Le Bas nuance ce propos : « A la différence des autres styles musicaux, on a moins besoin de faire des offres à part pour les têtes d’affiches. On va nous dire 5000, 20 000 euros pour un artiste et ensuite on peut mettre en place une contre-proposition » . Une fois la mise négociée et le deal fait, les programmateurs démarrent donc un long travail de hiérarchisation, « d’harmonisation de la grille de programmation », dans le but de construire un line-up cohérent qui s’articule de manière crescendo en laissant la place aussi bien aux découvertes, qu’aux têtes d’affiches.

Toute cette organisation nécessite donc plusieurs mois de travail et de rigueur avant le jour J, en particulier dans un festival comme Jazz sous les Pommiers souligne Denis Lebas : « J’ai déjà commencé la programmation pour 2019, c’est donc plus d’un an de travail. On doit vraiment s’y prendre à l’avance, notamment parce que pour certaines tournées, on nous demande de nous positionner rapidement comme la Philharmonie ou la Seine Musicale qui sont des grosses structures calant leur programmation beaucoup de temps en amont. On essaye pour un festival qui est en mai d’avoir terminé en décembre le temps de pouvoir communiquer dessus ». Un certaine avance que l’on peut également retrouver sur d’autres festivals d’affluence comme Garorock : « J’ai déjà démarré une première réflexion en mars-avril par rapport à l’actualité des artistes, quelle tournée ils montent, est-ce qu’ils vont beaucoup jouer… Par exemple on n’a pas fait certains artistes car ils ont trop joué dans la région tout en sachant qu’on pourrait les inviter l’édition prochaine en sachant qu’ils sortiraient un album. »

Pour autant, chaque structure ayant ses spécificités et ses dates, le bouclage peut être également impacté et varier d’une édition à l’autre, comme l’explique Maxime d’Au Foin De La Rue : « Il y’a des années où ça se passe très bien, comme cette édition où j’ai pu boucler 6 semaines avant en février, sans avoir beaucoup de projets tombés à l’eau, ou si c’était le cas, c’était assez tôt. A l’inverse, il m’est déjà arrivé de m’accrocher deux ou trois mois pour une proposition d’artiste, et généralement ce n’est jamais bon signe ».

Le fruit de la préparation 

Une fois la programmation bouclée et que le festival est dans les clous, on pourrait s’imaginer que le travail de directeur artistique est terminé et qu’il ne reste plus qu’à profiter tranquillement des concerts accompagné d’une bière bien fraîche, pourtant, il y’a encore du boulot. Si les programmateurs ont souvent une double casquette au sein de leur festival, le rôle d’un directeur artistique se centralise essentiellement autour des artistes à l’image de Ludovic Labordie à Garorock : « Chaque année je m’efforce de passer voir tous les artistes dans les loges pour avoir leur ressenti et les remercier car, même s’ils sont rémunérés, le festival vit grâce à eux ». Voir des concerts durant son propre festival n’est donc pas une mince affaire comme souligne Denis Le Bas : « C’est le moment le plus rigolo sur le papier. On vit, on partage ce qu’on a mit du temps à construire. Vu que Jazz Sous les Pommiers se joue sur plusieurs salles différentes, parfois en simultané, je n’en vois pas la totalité. J’en vois des petits bouts, parfois des très petits bouts ! (rires) ».

Même si cet instant est court, il reste néanmoins salvateur pour un directeur artistique qui voit la programmation construite pierre par pierre pendant des mois prendre vie sur scène, un moment que Maxime Leduc se plaît à revivre chaque année : « C’est assez fréquent lors d’un concert d’AFDLR que je tourne la tête vers le public plutôt que vers l’artiste pour avoir le ressenti du public (rires). De voir les gens qui ont la banane et qui sautent partout, c’est une récompense ».  Une préparation de près d’un an qui voit le jour le temps d’un week-end. Une fois les festivités terminés, les tentes rangées et les scènes démontées, vient l’heure du bilan.

L'heure du bilan

Bon, avant le bilan, il convient de prendre des vacances bien méritées pour se remettre des émotions du festival et du rythme acharné que les équipes vivent pendant ces quelques jours. Afin de faire un compte-rendu de l’édition qui vient de se produire, à chacun sa stratégie. Chez Jazz Sous Les Pommiers, l’équipe réalise une réunion à chaud, seulement quatre jours après le festival et un bilan plus complet, un mois après, qui va mettre en perspective les axes de l’année prochaine. D’autres, comme Au Foin De La Rue, imaginent déjà les grandes lignes du prochain festival durant l’exploitation : « On a déjà une idée pendant le festival par rapport au budget et par rapport aux courbes de billetterie et ensuite on réalise un bilan en septembre-octobre pour boucler un nouveau budget et une nouvelle édition » explique Maxime Leduc. Si l'on reste sur la programmation artistique, le compte-rendu est moins drastique souligne Ludovic Labordie : « On voit à peu près les tendances mais pas au point d’en tenir compte sur l’orientation du festival. Surtout si on a déjà vu les artistes, c’est difficile de se faire une idée durant un concert, un peu comme les sportifs de haut niveau, une performance peut ne pas être réussie sans forcément entacher la qualité de l’artiste ». Le rodage du festival est donc une aventure à part entière qui se renouvelle chaque année avec ses ressemblances et ses nouveautés, en particulier dans le domaine de la direction artistique. Dans ce sens, le programmateur peut donc rencontrer plusieurs contraintes au cours de son travail, en particulier sur la « guerre » que peuvent se livrer les festivals sur le choix des artistes.

La période estivale étant courte et condensée, il convient d’être rapide explique Denis Le Bas : « La règle dans le métier c’est le premier qui a tiré qui gagne même si ce n’est pas toujours pas respecté. Quand il y’a des artistes que je souhaite particulièrement, je dois proposer des offres très claires et très en amont pour éviter que le collègue d’à côté ne vienne le faire à ma place ». Le directeur général et directeur artistique du festival assure tout de même une bonne entente entre les structures concurrentes et mitoyennes : « L’année dernière par exemple on souhaitait tous les deux, avec Jazz en Baie, le trio de Jean Luc Ponty, nous nous sommes dit que finalement nous allions le faire tous les deux car il y’avait le potentiel, on a donc fait une conférence de presse ensemble pour l’annoncer ».

Au moment de créer sa programmation, le désistement d’un artiste peut également devenir une difficulté de taille à surmonter pour un directeur artistique, notamment si la programmation est déjà validée depuis plusieurs mois souligne Maxime Leduc : « Les annulations de dernière minute c’est toujours un problème, après ça dépend où elle se situe dans le tableau, remplacer un groupe découverte c’est pas gênant, par contre si mi-juin Asaf Avidan (ndlr : tête d’affiche du festival) me dit qu’il peut pas jouer pour problème de santé, c’est un peu plus compliqué, ça veut dire que je dois remplacer une tête d’affiche à trois semaines de l’événement, c’est assez peu probable ».

Quelles évolutions pour la direction artistique ? 

Au-delà des contraintes, le métier de directeur artistique regorge également de multiples points positifs en plus du fait d’être un métier de passionné. Si nos programmateurs devaient en retenir quelques uns, pour Ludovic Labordie, ce poste lui permet de « voyager et aller à la rencontre des artistes en participant à des événements à 90% l’étranger essentiellement. Ce sont des artistes plus rares que l’on souhaite rencontrer et voir en live ». Après une vingtaine d’années dans la profession, on demande souvent à Denis Le Bas s’il n’a pas fait le tour du jazz, ce à quoi il répond : « Et non, c’est ce qui me passionne, les musiciens sont extrêmement inventifs partout dans le monde et surtout en France. Cette matière renouvelée est passionnante ».

Après tant d’éditions passées, le métier de directeur artistique a également connu ses évolutions qui sont étroitement liées aux mutations de la musique en général. Depuis plusieurs années, le nombre de vues YouTube ainsi que les chiffres du streaming ont considérablement influencé la renommée d’un artiste, une différence que Maxime Leduc a constaté : « Les nouveaux modes de consommation de la musique vont surtout impacter la communication, mais effectivement aussi le cachet des artistes qui vont être indexés sur le nombre de vues Youtube, parfois pour des artistes qu’on ne connaissait pas il y’a deux ans et qui sont pris en charge par des majors et autres structures ». Les festivals, c’est un milieu qui grandit et se professionnalise d’année en année chez les nouveaux-nés comme les confirmés, ce qui parfois peut créer des évolutions néfastes comme a pu le rencontrer Denis Le Bas : « Avant les agents, les bookeurs avec qui l’on travaillait, avaient un peu de mémoire lorsqu’on « rendait service » en programmant l’un de leurs artistes en première partie par exemple. Il y’avait un peu d’historique de confiance, d’humain. Maintenant ça a tendance à disparaitre au profit d’argent. Certes ça fait 20 ans que vous travaillez avec eux, mais le voisins d’à côté les contacte pour la première année avec un chèque deux fois plus gros que le votre donc c’est lui gagnera la partie ».

Néanmoins, après plusieurs années passées à la direction du festival, le tonton du game est formel, le jazz a évolué : « Le milieu est de plus en plus organisé, il y’a quelques années c’était inconcevable de parler de programmation un an à l’avance, les artistes vivaient un peu au jour le jour, maintenant c’est beaucoup plus structuré. Et on arrive plus facilement à anticiper avec eux ». Un métier en perpétuelle transformation, avec encore de belles années devant lui tant que les fidèles publics scouatteront les scènes de nos festivals à travers l’Hexagone.

Crédits photos : La Clef, David Gallard, Jazz Sous Les Pommiers, Marten Bjork