On était à
Formidables Francos

Trente bougies, une centaine d’artistes invités et un Messie… Belge. Les Francofolies ont fait salle comble pour leur anniversaire, 130 000 spectateurs, un record pour le festival rochelais. Nous étions parmi eux pour un long  weekend et on vous raconte tout.

L’intérêt d’un festival en ville est justement de pouvoir cheminer dans ses ruelles avant le commencement des festivités. Et force est de constater que la Rochelle a de beaux arguments à faire valoir. Parmi eux, le Vieux-Port. Centre névralgique de la ville fortifiée, il abrite chaque année le festival local. On y passe trois jours de suite entre la Grande Scène des remparts, les théâtres avoisinants et les bars animés.

Jour 1, De l’éclectisme de ces Francos

Arrivés en terres charentaises au troisième jour du festival, nous lisons dans la presse locale le compte rendu des deux soirées manquées. Jeudi, l’organisation a fait venir en TGV depuis Paris une pléiade de chanteurs français, un contingent digne des Restos du cœur, afin de célébrer la trentième. Baptisée « Les copains d’abord », cette soirée « à papa » a semble-t-il séduit une foule de nostalgiques. Pas de quoi nourrir de regrets, l’intégralité du show a été « captée » par les caméras de France 2. Diffusion en prime à la rentrée.

Vendredi, l’organisation a opté pour une programmation très (trop) grand public. Tal, Zaz et Christophe Maé. De quoi ravir les jeunes filles en fleurs tout en décontenançant les festivaliers en quête de découvertes musicales. Et on ne saurait leur donner tort. Après tout, à quoi servent les NRJ Music Awards ?

19h06, entrée en matière Deluxe

Un demi en main (2,50 euros), on pénètre pour la première fois dans la fosse de Saint-Jean-D’Acre (la Grande Scène). A droite les remparts, à gauche un mur d’échafaudages pour abriter les tribunes réservées aux invités. Dommage, on aurait préféré la vue sur l’océan cachée juste derrière.

Débarqués tout droit d’Aix-en-Provence, les six moustachus de Deluxe déploient sur scène un groove funk ravageur, tendance jazzy sur certains morceaux et hip-hop sur d’autres. Un méli-mélo envoûtant qui séduit un public encore quelque peu clairsemé.

20h16, Un nouveau Project pour la Rita

À mesure que la soirée avance, le ciel s’assombrit au-dessus de la Rochelle. Pas de quoi refroidir les festivaliers qui grossissent les rangs, la performance prochaine de Shaka Ponk n’y est sans doute pas étrangère. En attendant c’est au tour de la lumineuse Catherine Ringer d’entrer en scène. Accompagnée des deux fondateurs de Gotan Project, l’ex des Ritas Mitsoukos nous dévoile un tango revisité. Une infusion de pop et d’électro dans la musique traditionnelle argentine. Audacieux, innovant et terriblement ensorcelant. À l’instar des Francos, trente ans après Marcia Baila, Catherine Ringer s’offre un nouveau défi : continuer à exister en l’absence de l’être cher.

22h12, Détroit monte en régime

Il est de ceux qu’on ne peut ignorer. Aussi génial que clivant, eu égard à ses déboires passés, Bertrand Cantat remonte en scène avec son nouveau groupe. Détroit ou la métaphore d’un géant aux pieds d’argile qui cherche à reprendre la « voix » d’une gloire passée. Le groupe présente son premier album Horizons ponctué par des emprunts au feu Noir Désir (Le vent nous portera) et un duo avec le bondissant Frah de Shaka Ponk (Palabra mi amor). Énergique et très en verve, la rock star Cantat offre une performance de bon aloi. Et pourtant, devant lui, certains festivaliers restent inexpressifs, comme atteints d’une neurasthénie foudroyante. Une manière de signifier que la musique ne saurait tout pardonner.

23h52, Le choix du gratuit

Un festival est aussi affaire de choix. Et non des moindres. À l’heure où Shaka Ponk s’apprête à entrer en scène (après les Solidays, les Eurockéennes, le Main Square et avant les Vieilles Charrues et le Festival de Carcassonne) destination le village Francofou. Un havre de musicalité, et de gratuité, de l’autre coté du port où se produisent des artistes en devenir qui ne font pas encore partie de la caste des squatteurs de festivals.

Pas une seconde de répit. À peine sommes-nous entrés que le flot épileptique d’Odezenne (photo) nous happe sans crier gare. Les deux rappeurs accompagnés d’un guitariste électronicien, tous trois Bordelais, présentent des compositions haut en couleur, à l’image de leur interprétation attendue de « Tu pues du cul », mêlant dans leurs textes pessimisme générationnel et ironie crasseuse.

Place ensuite à la pop déjantée de Kadebostany (photo). Recréant leur univers martial avec force costumes et vidéo projection, une prouesse sur une scène aux dimensions réduites, les Suisses nous transportent d’emblée. La voix mate de l'ensorcelante Amina associée aux cuivres des musiciens offrent rythmiques tranchantes et arrangements à grand spectacle. Un groupe assurément à suivre comme le lait sur le feu.

Jour 2, festival pluvieux, festival heureux

Parfois la vie du festivalier semble plus pénible qu’à l’accoutumée. En cette matinée du deuxième jour, La Rochelle est douchée par une pluie fine mais continue. Qu’à cela ne tienne, les Francos n’ont pas dit leur dernier mot. Comme chaque année une multitude de scènes, couvertes et découvertes, accueillent le public. Une diversité qui permet à des artistes aux univers plus intimistes de s’épanouir dans le huit-clos d’un théâtre. Et aux spectateurs de tomber sur des perles en restant secs.

15h33, La poupée potache

Le théâtre bleu est bondé. Au point qu’une dizaine de spectateurs assisteront debout à la prestation d’une chanteuse des plus surprenantes. GiedRé (prononcez Guiédré - photo), est un petit bout de femme de 29 ans qui débite, la guitare à la main, ses ballades scato avec un air de ne pas y toucher. La blonde d’origine lituanienne lance les pires vacheries en s’attaquant tour à tour au cancer, à la pédophilie, au sexisme et emporte le public dans sa valse débridée. Un plaisir communicatif se dégage de ce concert et nous fait dire que la musique est aussi affaire d’humour.

18h12, Retour aux sources

Bien que programmés dans plus d’une vingtaine de festivals tout au long de l’été, les Cats on trees vont assurément marquer d’une pierre blanche leur performance aux Francos. Car à la Rochelle les envolées lyriques et les mélodies au piano de Nina Goern ont une résonance particulière. Originaire de Cognac, la chanteuse du groupe a passé la majeure partie de ses vacances dans la région. D’où l’émotion palpable au moment d’entonner, en compagnie de son acolyte le batteur Yohann Hennequin, le tubesque « Sirens Call ».

19h32, Un voyage en mots

Le temps s’est assagi, les nuages ont pris le pas sur la pluie, mais on préfère retourner au théâtre des Verdières et se passer d’un énième prestation d’Asaf Avidan encore et toujours en festival. Le rideau se lève sur Grand Corps Malade. Claudiquant au moment d’entrer en scène, il prend vite possession du public avec la virtuosité des mots. D'une terrible efficacité, Il manie aussi bien la prouesse lexicale que l'émotion. Point d’orgue, son duo avec la ténébreuse Sandra Nkaké sur « Te Manquer ». Une performance qui a de quoi faire pâlir tous les contempteurs de chansons d’amour. Au final, le slameur dionysien nous offre un excellent spectacle qui a le mérite de rallier plusieurs générations de spectateurs.

20h36, Les Valentins sont de sortie

Retour à Saint-Jean-D’acre pour voir Casseurs Flowteurs mettre le feu à l’assistance. Orelsan et Gringe rivalisent d’agilité pour se déplacer d’un bout à l’autre de la scène en déversant leur rap décomplexé. Jusqu’au moment où le premier décide de plonger dans la fausse munie d’une caméra Go-Pro. Objectif, offrir une nouvelle mouture au clip de Regarde comme il fait beau. Une idée audacieuse qui a tout du prétexte pour s’offrir un bain de foule à peu de frais. En fin de représentation, le duo entonnera la mythique Saint Valentin a cappella, reprise en chœur par un public visiblement conquis.

22h17, L’Allemagne gagne, IAM assure

A peine avons nous le temps d’engloutir un burger à 10 euros que le groupe IAM fait son entrée sur la Grande Scène. Un timing inadéquat pour ces fans de foot alors qu’au même moment se déroule à Rio de Janeiro la finale de la Coupe du monde de foot. Ne laissant rien paraître, les rappeurs marseillais en donneront pour leur argent à leurs fans, alternant morceaux de leur dernier album éponyme et classiques incontournables de leur répertoire (Petit Frère, Je danse le mia). De notre côté on louche avec insistance vers le Brésil et l’on accueille la victoire allemande avec une pointe de soulagement. Après tout la France s’est fait battre par nul autre que le vainqueur de la compétition !

23h30, Fauve qui peut

Qui d’autre que Fauve pour clôturer cette soirée des Francofolies placée sous le signe de la musique urbaine. Attendus, les Parisiens sont au firmament. Un an après s’être produits dans la salle du casino de La Rochelle devant 400 spectateurs, le collectif est propulsé sur la Grande Scène devant près de 12000 fidèles (signe que les Francos ont souvent eu le nez creux en termes de programmation). Fauve s’offre au public sans trop se dévoiler (la retransmission du concert sur les écrans est floutée à dessein). Au rythme de Haut les coeurs et de Blizzard, tous les festivaliers virevoltent. Les complaintes fauvesques sont reprises à tue tête et envahissent le port de La Rochelle. De notre côté, on file se coucher « sans cachetons, ni insomnies », seulement dopés par l’irrésistible envie de vivre la dernière journée des Francos (« ça sert à quoi, caner, dis moi ? ça sert à rien ! »).

Jour 3. 19h16, Renan Luce égaré

Le dernier jour, on profite enfin d’une vraie journée d’été. Et autre avantage de la Rochelle, vous êtes tout prêt des belles plages de l’Ile de Ré, endroit de rêve où se prélasser avant le début des concerts. On arrive pour voir François & the atlas mountains assuré sur la Grande Scène. Place ensuite à Renan Luce. Il alterne ses succès très populaires avec ses nouvelles chansons. On l’aurait sans doute plus apprécié en petit comité dans le théâtre d’à côté que sur cette grande scène de plein air. Ses ballades poétiques ne sont en effet pas connues pour enflammer les stades. Avant le prochain concert, le très prometteur Auden est venu nous interpréter deux titres de son album « Sillon ». La voix et les textes sont là, l’ambiance toujours pas.

21h56, L’allumette Gaëtan Roussel

C’est avec Gaëtan Roussel que la soirée va s’enflammer. Il passe d’un registre à un autre avec une énergie élégante. Il en profite pour rendre hommage à Alain Bashung. Il reprend le titre « Il y a » qu’il a écrit pour Vanessa Paradis et s’éclate sur chacune de ses propres chansons. C’est pour des concerts uniques comme ça qu’on aime les Francos. La foule devient de plus en plus dense, les remparts vont finir par craquer ! On attend la star de la soirée : Stromae. Pour patienter, entre les deux shows, on a droit au feu d’artifices de la Rochelle, l’un des plus beaux de notre 14 Juillet national. Le public surchauffé entame une Marseillaise tonitruante.

23h20, Mise à feu des Francos

Qui de plus populaire et fédérateur que Stromae pour clôturer cette trentième édition ? Il n’est même plus possible de bouger le petit doigt dans cette foule tassée devant lui. Le spectacle est à la hauteur de toutes les attentes. Chaque chanson est un véritable tableau. Ecran géant, jeux de lumières, tout est fait pour transporter les spectateurs. Stromae est impressionant : il danse comme personne, joue la comédie et fait rire son public. Et oui c’est bien un belge qui vient célébrer notre fête nationale.

Côté scène

La confirmation
Giédré, pétillante et impertinente

La bête de scène
Gaetan Roussel, une prestation épatante

La claque
Stromae, on ne le dira jamais assez

Côté festival

On a aimé :

-La programmation éclectique : pointus ou popu, jeunes générations ou chanteurs de notre enfance, il y en a pour tous les goûts.
-La scène 100% gratuite
-L’ambiance de la ville : pas besoin de tickets d’entrée pour écouter de la musique et boire des coups. De jeunes groupes profitent du festival pour jouer dans les rues et dans les bars.

On n’a pas aimé :

-La Grande Scène surpeuplée : la foule déborde de partout. Il faut jouer des coudes pour avoir sa place dans la fosse alors que les plateformes et les tentes réservées aux invités ne sont pas très fréquentées.

Conclusion

Cette anniversaire des 30 ans a pris de faux airs de commémoration. Jean-Louis Foulquier, l’inventeur de cette grand-messe de la chanson française, s’en est allé en décembre dernier. L’esprit de ce touche-à-tout n’aura de cesse de planer sur des Francos. A voir l’exposition qui retrace l’histoire des Francos, on réalise à quel point la programmation soignée et l’ambiance survoltée ont toujours été de la partie. On reviendra sans hésiter l’année prochaine, trente et un ans, ça se fête non ?