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Bilan des festivals 2023 : le début d’une crise financière durable ?

Après deux années fortement marquées par la crise du Covid et une lente reprise des activités culturelles en 2022, dans un secteur fortement marqué par la crise et l’inflation, en 2023 les festivals de musique retrouvent une stabilité de fréquentation et semblent pour une partie générer un enthousiasme sans précédent auprès de leur public. Mais si un festival sur quatre affiche complet la saison dernière, ils tirent tous la sonnette d’alarme face à des augmentations de coûts de production difficilement surmontables et le complexe maintien de l’équilibre entre l’accessibilité de ces événements et leur rentabilité financière. 

Retour sur la saison 2023 des festivals de musiques actuelles les plus importants de l’Hexagone, qui ont réuni 7 745 000 festivaliers. La tendance est aux éditions record et aux festivals complets mais l’ombre d’une crise, marquée par l’inflation et les cachets artistiques qui continuent de s’envoler, plane sur les événements en France. 

Méthodologie du bilan

Il est primordial de définir précisément et avec transparence la méthodologie appliquée dans ce bilan pour éviter des interprétations erronées. Comme précédemment, nous avons fait le choix de conduire l’étude en deux temps distincts : 

- Dans un premier temps, une étude des chiffres de fréquentation
- Dans un deuxième temps, une enquête qualitative conduite en décembre 2022 et portant sur l’année 2023 écoulée avec la participation des festivals volontaires

Le comptage global repose sur les festivals de musiques actuelles payants en France métropolitaine ayant accueilli plus de 10 000 personnes au total, ayant duré entre 1 et 20 jours, et ayant accepté de communiquer leurs chiffres publiquement. Dans un souci d'efficacité, nous avons conservé les mêmes critères que sur les bilans précédents, afin de comparer les chiffres et mettre les progressions en exergue.

Cette année, la rédaction de Tous Les Festivals a fait le choix de ne pas proposer de classement des festivals sur la base de leur fréquentation totale ou moyenne par jour, prenant ainsi le pas aux festivals qui ne communiquent pas sur leurs chiffres. A une période où de nombreux événements culturels sont incertains de leur avenir, que la diversité culturelle s'appauvrit et que la prise de conscience nous pousse naturellement à la décroissance, il nous semble évident que la compétition et la folie des grandeurs n’ont plus de sens. 

Il est important de noter que la totalité des chiffres proviennent des festivals eux-mêmes. Le média ne remet en aucun cas en cause les chiffres annoncés par les organisateurs. Il n'existe à ce jour aucune obligation d'harmonisation des moyens de calculs, chaque festival suit sa propre méthodologie et annonce les chiffres qui lui paraissent les plus justes. Par ailleurs, certains événements ne figurent pas dans ce bilan, les organisations n'ayant pas communiqué sur les chiffres demandés ou n'ayant pas souhaité répondre à nos sollicitations.

7 745 000 personnes se sont réunies en festival de musiques actuelles en 2023

Crédit photo : Thomas Vero /// Tous Les Festivals

La fréquentation des festivals de musiques actuelles a encore progressé en 2023, passant de 7.390.000 sur les 100 plus grands événements en France métropolitaine à 7 745 000 festivaliers dans la fosse, les gradins et les campings. Sachant que la durée moyenne des festivals qui ont été comptabilisés dans notre étude est de 4 jours, nous avons calculé une fréquentation moyenne par jour et par festival de 17 400 personnes, le record étant tenu par la Fête de l'Humanité

L’été dernier, de nombreux grands festivals de l’Hexagone enregistraient des éditions record. Le festival parisien et solidaire Solidays accueillait près de 260.000 personnes pour ses 25 ans contre 247 000 festivaliers en 2022, déjà une édition record. On peut également citer Les Vieilles Charrues en Bretagne avec un total de 346 000 festivaliers en cinq jours, le Cabaret Vert dans les Ardennes qui a réussi à réunir 127 000 personnes sur 5 jours, les Déferlantes qui a migré à Bacarès a accueilli 120 000 personnes malgré ce déménagement in extremis, Garorock qui réunit 150 000 personnes avec pourtant un budget artistique contraint qui est passé de cinq à trois millions d’euros, Terres du Son du côté de Tours qui affichait complet sur ses trois jours avec 62 000 spectateurs au total, La Nuit de l’Erdre qui passe la barre des 100 000 festivaliers avec des soirées annoncées complètes plusieurs mois avant le festival, 92 000 festivaliers du côté du festival normand Papillons de Nuit, le festival du Roi Arthur qui a réuni 60 000 personnes au sud-ouest de Rennes, mais aussi La Bonne Aventure, No Logo Festival, Les Nuits Secrètes, Les Petites Folies, le Motocultor Festival ou encore le Festidreuz

Plusieurs festivals ont affiché pour la première fois complet bien avant leur ouverture. C’est le cas par exemple du festival de Bobital Armor à Sons, qui avait vendu ses 45 000 places dès le mois d’avril, à savoir plus de 2 mois avant les festivités, grâce notamment à l’engouement pour la soirée Bobital Déraille qui a entraîné un achat massif de pass 3 jours. On peut également citer le festival Touquet Music Beach qui a affiché complet plus de 50 jours avant l’ouverture des portes en explosant ainsi tous les records de fréquentation en passant de 33 000 personnes en 2022 à 50 000 en 2023 avec des artistes comme Paul Kalkbrenner et Charlotte de Witte, relativement rares dans l’Hexagone. On notera qu’il n’y a pas forcément une esthétique musicale qui est plus représentée que d’autres dans cette liste des festivals qui font carton plein cette année. 

D’autres événements qui étaient dans la difficulté l’année dernière, à l’instar du Jardin du Michel ou de Musilac, relèvent la tête en 2023. En 2022, le Jardin du Michel n'avait attiré que 10.000 spectateurs au lieu des 18.000 festivaliers attendus. L’équipe organisatrice a dû annuler sa soirée de soutien à cause d’un trop faible score de ventes et suite à une campagne de soutien décevante. C'est finalement grâce au coup de pouce des mécènes et des collectivités que cette édition 2023 voit le jour, sur un nouveau site pour s’offrir de plus vastes espaces et des nouvelles possibilités d’aménagements. A Aix-les-Bains, Musilac, dont le déficit s’élevait après son édition 2022 à 1,2 million d’euros, a aussi su se tirer d'affraire grâce notamment au soutien de la région Auvergne Rhône-Alpes dont la subvention accordée est passée de 50 000 à 220 000 euros.

A l’inverse, d’autres festivals regrettent une fréquentation insuffisante qui met leur organisation en danger. C’est le cas d’Art Sonic à Briouze, qui n’a accueilli que 14 000 festivaliers sur le weekend après une 25e édition complète en 2022. Le festival a voulu proposer une programmation audacieuse, sans tête d’affiche à la hauteur des années précédentes mais avec un grand nombre de découvertes. Le festival Imaginarium dans l’Oise a, quant à lui, été placé sous protection du Tribunal de commerce. Marqué par deux années de Covid et une tempête en 2022, le festival organisé par des étudiants de l’Université de technologie de Compiègne, n’a réussi à réunir que 6000 festivaliers en 2023, contre 13 000 en 2019. En Indre-et-Loire, le festival Avoine Zone Groove essuie également une grosse déception suite à sa 21e édition avec 3000 spectateurs le vendredi, au lieu de 5000, et 4500 le samedi au lieu des 6000 espérés. 

Etonnamment, en parallèle à des éditions record, une nouvelle tendance semble se profiler du côté de la communication des festivals puisqu’ils sont plusieurs à prendre la décision en 2023 de ne plus communiquer sur leurs chiffres de fréquentation. C’est le cas par exemple des Francofolies de la Rochelle. Gérard Pont, directeur du festival explique ainsi que “la mission principale est de faire découvrir des artistes au public. Les chiffres importent peu”, à nos confrères de Sud Ouest. 

De son côté, le festival mayennais Au Foin de La Rue veut contrer la “course effrénée au gigantisme”. D’après un communiqué du festival “la fréquentation détermine l’impact médiatique et le rayonnement dont l’événement pourra bénéficier, alimentant parfois un jeu d’ego et une course effrénée au gigantisme qui nous semble en contradiction totale avec les questions fondamentales que notre secteur doit se poser actuellement (...). Nous croyons à l’existence d’un écosystème dans lequel chaque projet a sa place afin de garantir une pluralité des propositions et pratiques artistiques, selon les préceptes donnés par l’éducation populaire.”

Un secteur plus que jamais fragilisé par des facteurs externes

Crédit photo : Anja Dimitrijevic // Tous Les Festivals

Sans trop de surprises, même si l’été 2023 a été moins chaotique que le précédent en termes de tempêtes, canicules, innondations et orages, les festivals continuent à encaisser les difficultés liées aux aléas climatiques de plus en plus imprévisibles. D’après une étude du SMA (Syndicat des Musiques Actuelles), en 2023, 30% des festivals ont été victimes d’aléas météorologiques : « La plupart des festivals se déroulant en plein air, la multiplication d’événements climatiques extrêmes est un risque supplémentaire et pourrait avoir un impact considérable sur la fréquentation. Or, depuis le Covid, l’achat de places en dernière minute est devenu une pratique plus fréquente, il s’est avéré très clair que les chaleurs extrêmes annoncées ont démobilisé ce type de public  », analyse l'étude. Cependant uniquement 7% des festivals répondant à notre enquête ont été contraints d'annuler une partie ou l'intégralité de leur festival face à des intémperies.

Parmi eux, à Marseille, le festival Delta s’est vu contraint d’annuler sa dernière journée sur les plages du Prado in extremis en raison d’un violent orage dans la nuit du samedi au dimanche : “instabilité des structures et l’accumulation d’eau sur de nombreuses zones du festival” rendaient en effet impossible la tenue de l'événement dans de bonnes conditions. 

A Monts, en Indre et Loire, le festival Terre du Son a été victime de pluies diluviennes pour la première soirée de son édition 2023 causant des pannes d'électricité et  le contraignant à annuler une partie des concerts et évacuer 10.000 personnes du site. Du côté des Nuits Courtes, à Fontenay-le-Comte, l’organisation a dû s’adapter à la dernière minute pour relocaliser tous les concerts en intérieur après une annonce de tempête. La Fête de l’Humanité s’est quant à elle vu contrainte de mettre un terme prématuré aux festivités du dimanche soir, à cause d’un orage. 

Mais l’événement qui semble avoir été le plus malchanceux en termes de météo se trouve aux portes de Lyon. En août dernier, le festival associatif  Woodstower a pâti à la fois de la canicule et des orages. L’ alerte canicule avec une vigilance rouge avait été déclarée pour les journées du mercredi et du jeudi. Le festival a tout de même pu se maintenir avec un dispositif adapté : interdiction de vente d’alcool avant 19h et horaires repoussés pour éviter aux festivaliers de faire la queue au soleil. Les chaleurs ont ensuite été remplacées par des alertes orageuses et des fortes pluies sur ce week-end, qui ont découragé une partie du public à se déplacer. In fine, ces aléas ne sont pas sans conséquences pour le festival qui n’a accueilli que 35 000 personnes, un chiffre bien en dessous des 43 000 festivaliers qui s’y étaient rendus en 2022. Enregistrant près de 350 000 € de pertes financières à l'issue de sa 24e édition, l’équipe organisatrice a décidé d’annuler l’édition hivernale de l’événement et s’est fait accorder une aide exceptionnelle de 100 000 € par la Métropole de Lyon.

En plus de ces adaptations imprévisibles et souvent dans l'urgence, un épais nuage noir pèse au dessus de la filière. Plusieurs chiffres relevés par le SMA dans son enquête annuelle annoncent un avenir difficile piur les festivals de musiques actuelles : 43% des festivals ont fini la saison 2023 en déficit.

D’après Jérôme Tréhorel, directeur du festival Les Vieilles Charrues : “L’édition 2023 des Vieilles Charrues a été encore marquée par l’inflation des coûts de production du festival. Et ça implique tous les prestataires et fournisseurs, que ce soit au niveau de l'alimentation, des boissons, des toilettes, des structures… Le paradoxe c’est que les coûts des transports qui avaient fortement augmenté en 2022 parce que le carburant avait augmenté ont encore augmenté cette année alors que le carburant a baissé… Nous, on est ultra dépendants de ces fournisseurs quand on monte un événement éphémère, on n’a pas le choix que d’accepter ces augmentations.” 

Du côté des Nuits Courtes le budget global a augmenté de 26% en 2024  pour atteindre 780 000 € et malgré une édition record avec 10 000 festivaliers sur trois soirs, pour atteindre l’équilibre, il aurait fallu quelques milliers de festivaliers en plus. Du côté de Beauregard, les choses ne vont pas non plus en s'améliorant comme l'explique le programmateur et co-directeur du festival, Paul Langeois, à Actu.fr : "En 2023, il fallait 95% de remplissage sur cinq jours pour être à l’équilibre. En 2024, sur quatre jours, il faudrait être à 100 % pour ne pas perdre de l’argent et on n’en est même pas sûrs."

Principal hic relevé par les festivals cette année, l'envolée sans halte du cachet des artistes. Pour 75% des festivals répondants, le budget artistique représente entre 20 et 50% du budget global de l’événement et pour près de 60% d’entre eux le budget artistique a augmenté par rapport à 2022. Selon le SMA, pour plus de 70% des festivals, le budget artistique a augmenté de 20% entre 2022 et 2023, après une flambée déjà constatée dans les années 2015-2022 (+95%).

Comme l’explique Alice Boinet, directrice artistique du festival Art Rock, à France TV Info : "C'est très dur en 2023 de proposer un festival associatif et indépendant. Le public continue de nous suivre, mais c'est quasiment impossible d'accueillir de grandes têtes d'affiche, américaines notamment”.

Et les montants des cachets sont sans précédent : 4% des festivals répondants à notre enquête signalent avoir investi plus de 500 000€ sur une seule tête d’affiche pour leur édition 2023. Eddy Pierres, directeur du festival Panoramas note que : "Il faut reconnaitre qu’il y a aussi un paradoxe chez le public, notamment chez les plus jeunes, qui adhèrent à notre démarche mais attendent à la fois des grosses têtes d’affiche, d’événements fédérateurs avec beaucoup de monde". 

Autre point noir dans les comptes des festivals, des subventions publiques pas toujours équitables. Pour près de la moitié des festivals interrogés dans notre enquête, les subventions publiques représentent moins de 10% du budget global de l’événement. Uniquement 5% d’entre eux se reposent à plus de 80% sur les concours publics. Néanmoins, la distribution de certaines semble poser question. Jérôme Tréhorel, directeur des Vieilles Charrues, met en garde contre certains déséquilibres dans la distribution : « Il y a une réelle différence entre les entreprises qui sont multi-activités, qui peuvent être gestionnaires de salles, tourneurs et organisateurs de festivals et des assos ou des entreprises qui ne font qu’un événement à l’année : les risques ne sont pas les mêmes. On le voit déjà notamment au niveau des grands festivals à Paris qui sont en grande concurrence sur le territoire, mais ce n’est qu’une vitrine puisqu’ils ont d’autres activités annexes et les pertes seront compensées. (...) Nous on joue notre année sur un seul événement ! Il y a encore confusion pour les collectivités sur ce qu’est un festival associatif et je pense qu’il est important qu’elles s’informent mieux sur la distribution des subventions et leur équité. Entre les structures portées par des grands groupes et des structures 100% associatives, on n’est pas logé à la même enseigne face aux problématiques actuelles. (...) Venir sur les festivals associatifs, c’est un acte militant pour le maintien de la diversité culturelle car demain ces événements peuvent disparaître et ne laisser plus que quelques acteurs qui décideront quels artistes tourneront et définissent les prix. Moins d’offre, pour plus cher et plus de conditionnement » ajoute-t-il.

Un secteur qui s'organise pour l'avenir

Crédit photo : Bastien Litzler // Tous Les Festivals

Face à l’inflation, aux pénuries ou aux difficultés d’approvisionnement, certains festivals de l’Hexagone font le choix de mettre en commun leurs équipes, leur matériel ou leurs ressources afin de réduire les coûts, et simplifier leurs process. 

C’est le cas notamment du festival la Route du Rock qui s'unit avec le festival No Logo BZH au Fort-Saint-Père à Saint-Malo. Depuis 2017 les deux événements travaillent ensemble et réduisent les coûts de production grace à la mutualisation. Outre les bienfaits économiques, cela permet aussi une baisse des coûts énergétiques, avec une scène qui n'est montée et défaite qu’une seule fois pour deux weekends consécutifs. Pour Émilien Rousseau, chargé de production du festival la Route du Rock “c’est un énorme avantage économique, même si du point de vue de l’organisation c’est un enfer. Mais c’est de plus en plus facile au fil des années”, comme il le confirmait cet été à Ouest France. 

D’autres festivals choisissent d’investir mutuellement sur certains pans de leur organisation. C'est le cas du festival Dub Camp qui propose à d’autres acteurs culturels régionaux la possibilité de bénéficier de ses équipements tout au long de l’année : matériel de cuisine, lave-mains ou les équipements techniques grâce à La Ressourcerie Culturelle, initiative soutenue par le Ministère de la Culture. 

Pour contrer l'inflation, répondre de manière efficace aux enjeux écologiques et contourner la flambée des cachets des artistes, c'est cependant la décroissance qui semble arriver en première position parmi les solutions les plus efficaces pour maintenir la filière des festivals indépendants. Et certains festivals de l’Hexagone ont d'ores et déjà pris la décision de réduire volontairement leurs jauges et mettre un stop sur la croissance cette année afin d’assurer une meilleure expérience et rectifier le tir sur les couacs des années précédentes. C’est le cas par exemple du festival Mégascène, à Saint-Colomban dans le 44, qui passe de 16 000 festivaliers en 2022 à 14 000 en 2023 et pallie donc aux difficultés d’attente et d’embouteillage qui avaient posé problème auparavant.

Le festival Panoramas à Morlaix lui aussi revoit entièrement son format en réduisant considérablement sa jauge et en optant pour une programmation moins internationale. Son directeur Eddy Pierres, directeur de l’association organisatrice du festival, explique cette décision : « Depuis 2019, on ne trouvait pas le point d’équilibre. On l’a connu à l’occasion des 18e, 19e, 20e éditions, mais même en étant complet on était tout juste à l’équilibre et il suffisait de descendre à 95% de remplissage pour perdre de l’argent. Les années Covid nous ont donné le temps de réfléchir. Les petits formats qu’on a vu naître à cette période ont beaucoup plu. On a décidé de faire un festival plus petit, dans un lieu patrimonial, avec plus de convivialité, plus ancré autour de notre projet à l’année autour du territoire…  On arrivait par ailleurs à la limite de ce qu’on savait faire sur tous nos objectifs en termes de développement durable. On avait deux choix : soit on grossissait pour aller mettre plus de moyens et arriver à des résultats plus conséquents sur le tri, le recyclage, la qualité de la nourriture etc, soit on faisait un pas en arrière pour plutôt travailler plus en détail certains de nos axes. L’idée n’était pas forcément d’ouvrir la voie à d’autres mais aujourd’hui on le revendique plus facilement : on n’a pas envie de participer à la surenchère.»

Si le festival Panoramas, précurseur, semblait ouvrir le jeu d’un nouvel élan de décroissance, cette tendance ne semble pas encore être reproduite à grande échelle. En 2024, seuls 5% d'entre eux ont prévu de réduire leur jauge public. Eddy Pierres le constate également : : « Quand on l’a annoncé, en octobre 2022, on a eu énormément de retours, d’encouragements. On a eu beaucoup d’invitations sur des tables rondes, des conférences. On a senti que ça faisait réfléchir les gens mais on n’a pas vu pour autant d’autres événements qui faisaient la même démarche. En tout cas pas ceux qui étaient là depuis longtemps. » 

Le développement durable, la parité, les safe spaces… Des valeurs largement ancrées dans les ADN des festivals

Crédit photo : Ata Dagher // Tous Les Festivals

Depuis plusieurs années, les festivals de musique français placent l’éthique au cœur de leur ADN. Pour Jérôme Tréhorel, “Si on va voir un événement dans le fin fond du Lubéron, en Ardèche, sur la côte bretonne… Il y a une multitude de festivals qui font des trucs de dingue : des festivals très responsables, une empreinte carbone très basse, que des produits locaux, des tarifs accessibles…”. Ainsi 78% d'entre eux accueillaient des stands associatifs sur leur site en 2023, 88% avaient mis en place des stands de prévention, plus de 80% laissaient une place sur l'affiche pour les groupes locaux et 68% proposaient une politique tarifaire adaptée au niveau de leur billetterie. 

Une restauration locale, des chartes green, des approvisionnements en circuit-court, de la vaisselle recyclée ou compostable, la réduction des usages de plastique, des points d’eau généralisés, sans parler de toilettes sèches et de gobelets réutilisables en place depuis belle lurette… Ce qui a pu être une innovation il y a quelques années est aujourd’hui devenu la norme. Alors que 47% des festivals répondant à l’enquête déclarent proposer systématiquement sur leurs stands de nourriture une alternative végétarienne, certains événements cherchent à aller un pas plus loin en faisant le choix d’une offre 100% végétarienne. C’est le cas pour la première fois du festival parisien We Love Green, qui est passé de 50% en 2022, à une offre 100% végétarienne cette année. 

L’évaluation du bilan carbone rentre également progressivement dans les mœurs des événements. Plus de 35% des festivals répondant à notre enquête déclarent en faire faire un sur leur événement. Le SMA, aux côtés de la FEDELIMA, a d’ailleurs lancé en 2023 le dispositif Déclic destiné au secteur du live et permettant de collecter des données sur l’impact environnemental de la filière pour consolider les connaissances existantes et accompagner au mieux les structures dans leur réduction carbone demain. Parmi les 18 structures “test”, on retrouve cinq festivals. 

Un autre sujet qui est davantage mis sur la table, la réduction des déplacements en avion des artistes. 42% des festivals répondants déclarent avoir planché sur le sujet. D’après une étude de “A Greener Future”, association à but non lucratif qui accompagne les acteurs musicaux dans leur transition écologique, les déplacements des publics, équipes techniques, fournisseurs et des artistes sur les festivals européens seraient responsables de 58% d’émissions carbone d’un festival de musique, soit la plus grande source d’émissions. Au Cabaret Vert, d’après le bilan carbone publié en 2023, le déplacement en avion est responsable de 107 des 155 tonnes eqCO2 émises par le transport des artistes, quand les bus et les voitures n’en représentent que 32. Samuel Valensi, co-responsable du secteur culturel au sein du Shift Project explique que, bien que beaucoup moins nombreux que les festivaliers, les artistes peuvent avoir un impact considérable, malgré les efforts fournis : « Des gros artistes comme Coldplay déplacent avec eux 32 semi-remorques sur les routes, et quand ils changent de continent, ils prennent l’avion avec. Résultat, dans certains festivals, les artistes émettent plus de carbone que les festivalier·es ».

Du côté du festival Panoramas, l’idée est déjà bien ancrée : « On voulait que les artistes qui viennent sur le festival adhèrent à notre démarche et que les agents la comprennent. On avait dans le contrat une clause sur les transports qui incitait à favoriser le train. Après, c’est sûr, on a de la chance : Morlaix c’est très bien desservi et l’esthétique musicale qu’on propose ne suppose pas beaucoup de matériel à transporter. On a entre 60 et 70% des artistes qui sont venus en train. »

Erwan Gouadec, directeur délégué des Transmusicales de Rennes explique : « Avant, on avait tendance à privilégier des artistes émergents qui ne venaient se produire que chez nous. On a renoncé à cette règle pour que des artistes qui viennent de l’autre bout du monde pour les Trans Musicales, avec l’empreinte carbone qui va avec, puissent en profiter pour trouver d’autres dates. » C’est également le principe du festival Les Escales de Saint Nazaire qui accompagne les artistes étrangers pour leur permettre de trouver d’autres dates dans le secteur. En Centre Val-de-Loire, le festival de musiques électroniques Cocorico a quant à lui carrément fait le choix de programmer exclusivement des artistes venus de la région ou des régions alentour. Près de 90% des festivals répondant à notre enquête déclarent avoir proposé cette année une programmation au moins à moitié ‘Made in France’. 

Les artistes eux aussi semblent vouloir davantage assumer leurs responsabilités en termes d’empreinte carbone. C’est le cas par exemple du DJ français Fakear qui construit ses agendas de tournée de façon à pouvoir au maximum se déplacer en train et refuse systématiquement les dates isolées “à l’autre bout du monde” : “J’adorerais pouvoir faire 10 dates en Belgique. Mais aujourd’hui, c’est impossible car les salles et festivals nous font signer des clauses d’exclusivité territoriale. Donc, par exemple, si je signe avec le Dour Festival, je ne peux pas faire le Pukkelpop. C’est un non-sens écologique (...) Selon moi, on est dans une période charnière. J’ai même l’impression que demain, prendre l’avion pour faire des petits trajets lors d’une tournée, ce sera la honte.” Il en est de même pour Worakls par exemple, co-fondateur du Ocean Fest, ou encore de Deborah Aime La Bagarre qui ne prend que le train pour ses déplacements professionnels. 

Un sujet un peu moins abouti dans le secteur des festivals reste cependant la parité sur les affiches. Bien qu’ils déclarent pour 45% d’entre eux travailler sur davantage de parité sur scène, moins de 4% peuvent se targuer de proposer une programmation au moins à 50% constituée d’artistes qui s’identifient en tant que femmes ou de formations à 100% féminines. D'après “l'état des lieux de la présence des femmes dans la filière musicale” du Centre national de la musique publiée en février 2023 “la part de femmes au sein de 90 festivals de musiques actuelles en 2019 est de 14 %, pour 86 % d’hommes”. Au festival Fête du Bruit à Landerneau, Izia était même la seule artiste féminine de la programmation 2023. La justification du programmateur de production, Arthur Le Lann-Bernard, à Ouest France, peut faire grincer des dents : « On aimerait bien en avoir plus. Ce n’est pas une volonté de notre part. Elles n’ont qu’à vendre plus de disques aussi ». Aux Eurockéennes de Belfort, bien que la programmation comprend des artistes féminines, aucune d'entre elles n'est programmée en 2023 sur la Grande Scène.

A l'instar des festival Les Femmes S'en MêlentChants d'Elles ou encore Voix de Femmes, certains événements ont dans leur ADN de mettre en lumière exclusivement femmes. D'autres travaillent depuis des années sur la question de la parité et de l'inclusivité des genres, comme le festival Le Bon Air à Marseille, qui collabore avec des collctifs spécialisés et qui a mis en 2023 l'accent sur un line-up particulièrement féminin. Le festival Les Suds, à Arles, contribue quant à lui à Keychange, une initiative internationale qui encourage les festivals à inclure 50% de femmes dans sa programmation, ses salarié·es etc.

D'autres travaillent un peu plus dur à rajouter de l'équilibre sur leurs affiches : le festival Paroles & Musiques indique 44% d'artistes féminines sur sa prog 2023, Rock en Seine propose une journée d'ouverture 100% féminine, le premier week-end des Rendez-vous Soniques en Normandie est dédié aux femmes, Les Escales de Saint-Nazaire consacre son fameux club 360, la scène électro, aux femmes uniquement... Et si certains organisateurs de festivals remettent encore la faute sur une esthétique musicale dans laquelle peu de femmes seraient présentes sur scène, l'Xtreme Fest à Albi répond en proposant une affiche qui fait la part belle aux formations féminines punk et hardcore des quatre coins du monde, le petit festival Plein Air dans l'Aisne propose une affiche 100% rock et 100% féminine et le le No Logo BZH tourné sur les musiques reggae met les femmes à l'honneur pour sa journée de cloture du lundi.

Des embouteillages dans l’agenda : en 2024 tout le monde trouvera-t-il sa place ?

Crédit photo : Josselin Thomas // Tous Les Festivals

Parmi les festivals qui ont répondu à notre étude, 40% se sont tenu en 2023 au mois de juillet. Par ailleurs, 30% des festivals répondant à l’enquête déclarent avoir été touchés en 2023 par la concurrence des événements aux mêmes dates dans la même région et 20,5% d'entre eux sont contraints de changer leurs dates en 2024.

Un problème qui pourrait davantage être accentué en 2024 avec l’arrivée des Jeux Olympiques à Paris, bien que la plupart des événements ont pour le moment maintenu leurs dates suite à une circulaire de décembre 2022 qui clarifiait le maintien des événements. Néanmoins, le festival Elektric Park, habituellement organisé début septembre sur l’île des Impressionnistes à Chatou, a tout de même dû déplacer ses dates au mois de juin et se satisfaire d’une seule journée, la priorité étant donnée dans le déploiement des forces de police aux épreuves des jeux paralympiques. 

Par ailleurs, les festivals de l’ouest de la France vont assurément connaître de gros embouteillages entre Les Escales de Saint-Nazaire qui a dû avancer son événement d’une semaine pour éviter le début des JO, le Hellfest qui se déplace de la mi-juin traditionnelle au weekend du 27 juin pour la première fois, contrariant ainsi La Nuit de l’Erdre avec laquelle elle partage du matériel et des équipes techniques et qui se déplace à début juillet avec une organisation qui promet d'être complexe…

On constate également une plus grande déception en 2023 du côté des festivals de l'automne. Comme le relève l’étude du SMA, les tendances pour les événements de la période étaient moins spectaculaires que les fréquentations des festivals de l’été. Le festival Panoramas prend d’ailleurs la décision de reprendre ses quartiers printaniers et réinvestir le moins d’avril en 2025 : “Il n’est pas question de revenir au mois de septembre qui a été compliqué, et pas que pour nous, après la vague des festivals de l’été, la rentrée… On avait déjà tenté ce format post-covid mais on s’est rendu compte que le pouvoir d’achat, la période, plein de choses faisaient que fin septembre ce n’était pas idéal pour nous.”

Enfin, après plusieurs éditions XXL, qui compensaient en général les absences durant les années Covid, la plupart des festivals revient à un format plus court. Après avoir tenté le format deux weekends consécutifs pendant deux éditions, le Hellfest reviendra en 2024 sur 4 jours. Il en est de même pour le Cabaret Vert qui en 2023 faisait une dernière édition de 5 jours avant de revenir à 4 jours en 2024. En Loire Atlantique, le festival Dub Camp qui subit de plein fouet les décalages de dates de ses voisins et des difficultes financières malgré des éditions très réussies passe de ses traditionnels 4 jours à 3, seule manière de continuer à proposer un événement festif à sa communauté sans lésiner sur la qualité. A l'inverse, pour marquer le coup de ses 20 ans, le festival d'Arras, le Main Square passe au format 4 jours en 2024. 

En 2024, toujours plus !

Plus de 93% des festivals redonnent rendez-vous au public en 2024. Néanmoins 75% d'entre eux se voient contraints d'augmenter le prix de leur pass, et pour 18% d'entre eux cette augmentation dépasse les 5€ par jour. Le public semble suivre pour autant pour le moment puisqu'en fin d'année pour 43% des festivals répondants la vente des billets était en progression par rapport à 2022 et pour 12,5% d'entre eux elle serait en hausse considérable. Une progression rassurante mais qu'il faut tout de même prendre avec des pincettes pour Jérome Trehorel : « C’est l’inflation pour tout le monde. Les gens font des choix sur leurs dépenses. On a eu de la chance ces deux dernières années que les festivals soient restés dans les dépenses importantes du public. Quand on voit le prix aujourd’hui de certains pass un jour, 70, parfois même 100 euros, on ne sait pas si ça va durer. Faut se remettre à la place du public. Aujourd’hui il y a plus de salles, plus de tournées, mais pas plus de gens ! »

Mais alors que la décroissance et la réduction des jauges semble être l’une des principales solutions pour réduire l’impact carbone des festivals de musique, l’arrêt de la course à l’expansion ne semble pas être prévu pour cette année encore. Après une édition déjà record en 2023 et malgré sa volonté “d’initier des pas de côté vers davantage de sobriété et de solidarité”, le festival Cabaret Vert a prévu d’augmenter sa jauge encore un petit peu plus l’été prochain tout en revenant à un format de 4 jours. "Le site serait en capacité d'accueillir peut-être de l'ordre de 40 000 personnes mais on veut y aller étape par étape. Si on arrivait à faire une journée à 30 000 personnes l'année prochaine, ça pourrait déjà être un bon départ", indique Julien Sauvage, le directeur du Cabaret Vert dans une interview accordée à France Bleu. Le festival indépendant doit aujourd’hui déjà remplir sa jauge à environ 95% pour atteindre l'équilibre financier. 

Malgré cela, pour la saison prochaine, de nombreux événements souhaitent se concentrer sur l’amélioration de l’expérience sur place. Près de 70% des festivals répondants ont prévu d’investir davantage pour améliorer les aménagements du camping et du site, travailler sur la fluidité de circulation, réduire les files d'attente, optimiser la sécurité globale… 40% d’entre eux ont prévu d’augmenter ou optimiser l'espace sur le site de l’événement pour assurer plus de confort pour les festivaliers. 

A Jérôme Trehorel de conclure : « Dans un contexte qui est assez morose, la musique, on en a besoin, et c’est à nous aussi de sensibiliser le public et les artistes à la fragilité de la chose. » Rendez-vous dans la fosse en 2024 !

Infographie : Camille Constant-Laurent
Photo couverture : Nicolas Nourrit